Vie pro/envies... Coupé.es en 2

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J'ai deux vies. Une vie professionnelle consistant à générer du business dans la chasse de tête (Executive Search en anglais) ; une vie associative visant à éveiller les consciences pour changer le rapport au travail. Ces deux plans me sont longtemps apparus comme contradictoires. Je vivais dans une sorte de schizophrénie intérieure, d'alternance de rythmes et d'écosystèmes humains, composant comme je le pouvais avec les paysages des groupes du CAC40 et du monde de l'ESS.

Mon cas n'a rien d'unique. Beaucoup, et de plus en plus, se sentent coupé.es en deux, entre un besoin de gagner leur vie et le désir profond de se réaliser. Beaucoup jonglent entre de nombreux engagements qui semblent en apparence s'opposer.

Je souhaite témoigner ici à travers mon expérience personnelle de la possibilité de réconcilier différentes facettes de nos vies. Présentation sommaire d'une méthode en cours d'écriture.

1- Observer les logiques respectives

D'abord, listons les plans de nos vies qui nous apparaissent comme contradictoires.Dans mon cas, il existait une tension entre le monde du "business"et le monde de l'action philanthropique.

Mon métier est la chasse de tête. L'expression est barbare. La réalité l'est moins, elle est plutôt pragmatique en fait : trouver des clients avec des enjeux de recrutement stratégique, chercher les meilleurs candidats dans leur domaine, les évaluer le plus finement possible. Mon métier consiste assez prosaïquement à satisfaire chacune des parties, clients et candidats, au service de la performance humaine. On part du réel et on trouve des solutions dans le réel. Ce qui compte, c'est l'atteinte des chiffres.

Mon engagement associatif tient en un mot : Eklore. L'expression est poétique. Pour cause, l'appel vient d'une inspiration intérieure, celle d'éveiller les consciences pour faire éclore les talents. Le projet demande une foi inébranlable face à un réel qui peut faire mal. Notre rêve est souvent mis à mal par la résistance au changement : la réalité des jeux d'ego des parties prenantes, des enjeux économiques nécessaires au projet, du "je" qui vacille quelques fois. Il est tentant de lâcher son rêve. Le "non-réalisé" aime flirter avec le "non-réalisable". Mais comme nous sommes habité.es par notre rêve, on ne lâche rien. Ce qui compte, c'est l'expression de cet élan qui nous traverse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2- Hiérarchiser les ordres

Selon André Compte-Sponville, dans "le capitalisme est-il moral ?", notre monde est régi pas des ordres de niveau différent, autonomes et auto-régulés, qui demandent à être hiérarchisés. Par exemple, l'ordre économique doit être régulé par l'ordre juridico-politique qui lui-même est encadré par l'ordre moral ou éthique. Nous ordonnons ces différents niveaux en fonction des valeurs sous-tendues par leur fonctionnement : "D'où tirent-ils leur origine ?", "De quelle(s) logique(s) résultent-ils ?"

Dans mon cas, la hiérarchie serait la suivante :

  • le monde des affaires qui nécessite de ma part des actions concrètes pour générer du business, "produire" des sélections de candidats, fournir des évaluations de profils. J'agis ici pour gagner ma vie. On est dans l'ordre des faits, de la matière, du réel visible, ou encore : dans l'ordre ECONOMIQUE.
  • le monde de l'action associative qui résulte d'un rêve. La source d'action n'est pas le réel mais l'utopie. L'utopie est la foi dans le non-réalisé. J'agis à partir de cette source imaginaire pour faire advenir mon rêve. J'agis car je me pro-jette vers un avenir meilleur. On est dans l'ordre de l'imaginaire, de l'état d'esprit, du réel invisible, ou encore : dans l'ordre de L'AMOUR.

Pour agir efficacement, il est important de comprendre "l'ordre" dans lequel nous agissons et d'en respecter les règles. Ainsi, quand je suis chasseuse de tête, je dois être concentrée sur la recherche de clients et de talents. Je ne suis pas là pour aider les personnes à trouver leur raison d'être, éveiller les consciences ou philosopher sur la vie. Je suis dans l'ordre ECONOMIQUE dont le fonctionnement est celui de l'excellence opérationnelle en vue d'un profit financier.

Le niveau hiérarchique des différents "ordres" selon le philosophe André Compte-Sponville

 

 

 

 

 

3 - Réconcilier les apparentes contradictions

Les "ordres", ou les "niveaux logiques", peuvent sembler incompatibles. Ils sont en fait simplement de nature différente. Nous pouvons donc les articuler à l'envi. La sagesse du taoisme nous invite à réconcilier les contradictions apparentes : le texte qui est de l'ordre des faits et le contexte qui est de l'ordre des liens ; la loi qui est de l'ordre du mental et l'esprit de la loi qui est de l'ordre du supra-mental ; l'économie qui est de l'ordre de la gestion de la maison et l'écologie qui recherche l'harmonie de la maison. Etc.

Si pour agir efficacement, il nous faut comprendre les règles du jeu, pour agir en conscienceil est important de connaître l'ordre supérieur qui régit l'ordre dans lequel nous agissons. Quand je suis chasseuse de tête, je suis évidemment bien plus qu'une simple professionnelle ; je suis aussi et essentiellement un être vivant, un être vibrant, un être désirant œuvrer à un monde meilleur. Je suis à la fois un outil au service de l'ordre économique et une personne créant ma propre vie conformément à ma vision supérieure, celle d'Eklore. Si je me dois d'agir de manière professionnelle, je ne me réduis aucunement à mes responsabilités professionnelles. Il en va même de ma responsabilité humaine de répondre à la fois à l'injonction extérieure d'être professionnel et à l'impératif intérieur d'être moi.

Cela s'illustre dans ma vie professionnelle par le fait de m'exercer autant que je le peux à distiller ma vision du travail et de l'humain dans mon activité quotidienne, dans chacune de mes actions, même les plus petites. Tout en restant concentrée sur mes objectifs concrets, j'essaie de mettre du cœur à l'ouvrage, je m'exerce à bien traiter mes collaborateurs, je m'organise pour dédier du temps tous les matins pour aider un demandeur d'emploi... Ce supplément d'âme, conforme à ma vision supérieure de la vie (l'ordre de l'AMOUR), n'est en rien antinomique avec le fait d'être productive. Tel une épice qui relève le plat, il fait que la vie est goûteuse. Il fait de nous des êtres dignes en humanité créateurs d'un monde désirable.


"Travail sans conscience n'est que ruine du talent", ça marche aussi...

CONCLUSION - Le temps de la réconciliation

La ligne de crête est ténue entre développement économique, croissance personnelle et engagement sociétal.

Nous opposons souvent les choses car nous ne sommes pas conscients qu'elles participent d'une même réalité. Observons les logiques propres des différents ordres et réfléchissons à leur articulation. En gagnant en hauteur de vue, nous parvenons à voir l'unité derrière les contradictions apparentes.

Lorsque nous nous sentons coupé.es en 2, réfléchissons, méditons et tentons d'embrasser ce qui semble nous diviser. Avec travail et patience, le temps de la réconciliation est possible. Arrive alors un jour où ce qui semblait divisé devient une unité, source de performances économiques, de richesses personnelles et d'harmonie du vivant.

Puisse chacun grandir en cohérence.

Cet article a été écrit et publié le 2 février 2017 sur le profil Linkedin de Solenn Thomas. Il est toujours d'actualité...

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